Littérature

Boccanera de Michèle Pedinielli

La couverture donne immédiatement le ton. Noire et jaune, elle rappelle la charte graphique qui fit les beaux jours de la célèbre collection Série Noire de Gallimard : le polar est à l'honneur, nous sommes donc en territoire du suspens, de l’action, du mystère. Si la symbolique n’était pas assez explicite, l’atmosphère ténébreuse de la photo qui barre la couverture, l’est. La rue Rossetti apparaît au cœur de la nuit, plongeant dans un Vieux Nice envoûtant. Le roman de l’inconnue Michèle Pedinieli possède au premier abord tous les attraits du vrai bon polar et, en outre, il se déroule chez nous, dans la capitale de la Côte d’Azur. Nous nous sommes donc laissés tenter par son Boccanera.

Boccanera de Michèle Pedinielli - Roman paru en février 2018, éditions de l'Aube - Collection Aube Noire, 211 pages

Le personnage de détective créé par l’auteure est Ghjulia Boccanera, (Diou pour les intimes), une jeune quinqua, en jean et Doc Martens. Niçoise jusqu’au bout des ongles, elle habite le vieux Nice, là où battent les pulsations de la ville et où seul un deux roues vous permet de vous en sortir face aux difficultés de circulation. Le sien est une Vespa rouge sang, sa [jolie guêpe rouge] P 178
Mais commençons par le début. La couverture avait piqué notre curiosité, nous avions cédé aux promesses entrevues. Dès les premières pages, quelque chose dans le ton, un sens de la narration, nous accroche, tout comme la perspective d’être embarqués à travers Nice et d’y suivre une Ghjulia Boccanera, personnage d’emblée original et attachant.

Place Saint-François, Ghjulia a son bureau [C’est un petit deux-pièces au dernier étage. Minuscule mais je m’en fous, il y a de la lumière. Dans le Vieux-Nice, la seule possibilité de voir le soleil, c’est de s’élever dans les étages, dans ces immeubles centenaires qui n’ont pas la place pour une cage d’ascenseur.] P 17 C’est là que Dorian Lassalle, vient la missionner pour qu’elle retrouve l’assassin de Mauro Giannini avec qui Dorian devait bientôt se marier, et dont le meurtre a défrayé la chronique. Tant pour la police que pour la presse, l’ingénieur italien retrouvé étranglé dans son salon se serait livré à des jeux érotiques ayant mal tourné. Ghjulia va accepter d’aider son très jeune client [Je lui donne un petit quart de siècle. C’est l’un des nouveaux clones qui peuplent la place du Pin. Cette place vieille comme le monde a été rénovée récemment (…) Comme tout quartier populaire passé aux nouvelles règles d’urbanisme, c’est devenu le paradis des bars et de la bouffe, des concept-stores et des magasins de fringues – un Eden rempli majoritairement d’Adonis qui semblent ne jamais dépasser les vingt-cinq ans même quand tu sens qu’ils sont plus près de l’andropause que de la première communion.] P 17

Confirmation est faite que nous partons, au côté de la sémillante Ghjulia, pour un vrai polar. C’est elle qui va nous le narrer, colorant son propos de gravité ou d'un humour décalé, ponctuant la progression de l'enquête de quelques confidences livrées au lecteur comme celles concernant les rapports complexes qu’elle entretient avec le commandant Santucci de la police niçoise [Joseph Santucci, l’homme de ma vie, enfin d’une grande partie de ma vie. Beau, intelligent, attentionné (…) Quand nous étions ensemble, c’était mieux que bien. Mais finalement, rien n’avait pris la tournure attendue. Parce que nous n’attendions pas la même tournure (…) Si Joseph Santucci est parti, nous mettant la mort dans l’âme à tous les deux, c’est bien parce que je ne voulais pas. Concevoir, me reproduire, perpétuer l’espèce…Faire un enfant. Ni en adopter un. Jamais. J’aime les enfants, les enfants des autres, tous les enfants de la terre. Mais je ne me suis jamais sentie en droit ni en capacité de devenir mère.P25 et 31
Joseph Santucci, mais aussi son vieux et cher voisin M. Bertolino et d'autres, parmi lesquels Dan, son colocataire homosexuel, peuplent ce roman de leur humanité et entourent Ghjulia dans les moments difficiles.[Notre frigo est un modèle d'ordre et de propreté, régulièrement javellisé pour éviter la salmonelle, et organisé par type d'aliments. Sur la deuxième clayette, deux tupperwares transparents. Un nouveau post-it annonce SALADE POIS CHICHES LENTILLES ROQUETTE NON ASSAISONNEE qui côtoie un EMINCE DE BOEUF LEGUMES VARIES DEUX MINUTES AU MICRO-ONDES. Une flèche dessinée sur une troisième note jaune pointe vers une petite boîte en carton portant l'inscription MANGE-MOI. Mon Alice au pays des merveilles m'a acheté une tarte au citron meringuée.] P 110

Nous avançons avec Diou, l’accompagnons dans ce roman plaisant et solide à la fois, au goût de socca et de pissaladière1. Car Nice, en effet, va occuper une place prépondérante dans le déroulement  de l’enquête de Boccanera. Au fil des pages se dévoile une ville, riche d'une identité solidement ancrée, qui ne se limite pas aux spécialités culinaires, et où passé, présent et futur se télescopent.
La Méditerranée était bien pourvue d’enquêteurs faisant corps avec leur ville comme le détective Pepe Carvalho créé par Manuel Vazquez Montalban à Barcelone, le flic Fabio Montale dans le Marseille de Jean-Claude Izoo, ou le commissaire Montalbano, personnage d’Andrea Camilleri en Sicile… Chacun d'eux, le temps d'une enquête, porte un regard incisif sur sa cité. Gjhulia Boccanera, partage avec eux cette façon de faire corps avec le tissu social et la culture dont elle est issue, d’observer son territoire évoluer, de le regarder se transformer au grès de la mondialisation et des enjeux locaux auxquels il est confronté.

C'est donc Nice, ville de tous les clichés mais autrement complexe et paradoxale, que la Niçoise Michèle Pedinieli a décidé de passer au crible. Elle réussit à saisir l’air du temps qui domine Nice en cette fin de deuxième décennie du XXIème siècle. Ainsi l’enquête de Ghjulia concernera de très près, les travaux de la ligne 2 du tramway2 qui prévoit l'inauguration du premier tronçon pour le 30 juin 2018, et dont le gigantesque chantier met la ville sens dessus dessous ; elle sera témoin d’une certaine homophobie décomplexée, onde de choc hexagonale de « la manif pour tous » ; Nice, comme l'ensemble de l'Europe n'est pas épargnée par les soubresauts géopolitiques, ainsi, la question de la Syrie est présente avec le couple Mohamed et Zeïnah, arrivés à Nice de Homs. Lui, l'ami mécanicien au chevet de sa Vespa, tandis qu'elle, aujourd’hui auxiliaire de vie en France, fut dans sa vie antérieure, ingénieure en hydrologie, capable d’éclairer Ghjulia de sa science. [Je lui tend les documents en essayant de ne pas avoir l’air embarrassé. Tu as beau essayer de ne pas suivre le flot des idées reçues et de sortir du cadre…tu as du mal à imaginer qu’une jeune femme syrienne, auxiliaire de vie pour personnes âgées depuis que tu la connais, a pu être autre chose dans sa vie passée.] P 50 On retrouve encore la question des migrants à la frontière de Vintimille, avec ses répercussions sur la vie politique locale [J’allume la télévision. C’est bientôt l’heure des informations régionales que je regarde souvent par réflexe. Le ton est souvent lisse sur cette antenne, les sujets aussi. La politique y est traitée avec des pincettes bien-pensantes, toujours du côté du manche (…) Depuis quelque temps cependant, ils traitent la question des réfugiés de manière équilibrée. A ma grande surprise, on entend autant les habitants qui les accueillent malgré les menaces judiciaires que le député nuisible qui attise la haine pour ratisser le plus large possible] P 118
Enfin, Michèle Pedinieli ne se contente pas d'imposer un personnage de détective féminin qui détonne dans un monde traditionnellement très masculin. Par petites touches, elle inscrit sa Ghjulia, femme ô combien libre,  dans le courant des récentes prises de position des femmes pour se faire entendre et pour dénoncer le statut dans lequel on veut les maintenir [Aux urgences de l’hôpital, on me dépossède de Jo. Il est embarqué derrière des portes battantes et je reste devant le bureau des admissions, les bras ballants, complètement désorientée.
« Madame ? »
Revoilà Jacquie Brown. En vrai elle s’appelle Angella, c’est marqué sur son badge. Pas de nom de famille. Les infirmières sont de jolis prénoms, et les médecins, de respectables patronymes.
] P 133

Michèle Pedinieli a su faire de Ghjulia Boccanera un beau personnage qui assurément a une longue vie devant elle, et de nombreuses enquêtes encore à nous faire partager. Elle sait lui créer un univers intimement niçois qu'elle agrémente de belles valeurs humaines faites d'amitiés, de solidarité, de fraternité. Le tout donne ce bon polar témoin de son temps, à déguster cet été, si possible sur les galets des plages de Nice.

 

© Alexandre Garcia  - Centre International d'Antibes

 

Notes

1. La socca et la pissaladière font partie des spécialités culinaires intimement liées à Nice.

2. A terme, la ligne 2 doit relier le port de Nice au nouveau stade de football en passant par l'aéroport Nice - Côte d'Azur. Le tracé prévoit quatre stations souterraines.

 

 

Partager

Nos autres coups de coeur littérature

Ce recueil de textes choisis mêle des lettres de civils, des textes d’écrivains ou d’historiens, des discours de personnalités politiques ou encore…

Le 3 janvier dernier Daniel Pennac a ravi ses lecteurs en nous livrant Le Cas Malaussène I - Ils m’ont menti, la suite des aventures de la famille…

Le conflit qui, depuis 2011, déchire la Syrie n'est plus à présenter, pas plus que ses funestes conséquences ni les commentaires et analyses plus…

Une grande nouvelle pour la littérature française et francophone est tombée le 9 octobre : Jean-Marie Gustave Le Clézio a obtenu le prix Nobel de…

Grande nouvelle pour les fans de la première heure comme pour tout amateur de science-fiction : la série des Valérian, close après 21 tomes et 40…

Paru en août 2016, Petit Pays de Gaël Faye a, depuis, reçu le prix du roman Fnac, le prix Goncourt des lycéens, le prix du premier roman et tout…

Nous avons tous nos souvenirs de bancs d’école puis ceux que nos parents et nos grands-parents nous ont contés. Chaque génération a connu ses joies…

Peu connu du grand public, Francis Schull a été un proche de quelqu'un de bien plus connu, un humoriste acerbe et lettré disparu en 1988 et qui…

Après avoir enseigné la sociologie à Strasbourg de 1973 à 1982 et publié cinq essais salués par Roland Barthes, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida…