Edito du mois

Un ambassadeur de la French touch sur Youtube : François Theurel, alias Le Fossoyeur de films

En cette période faisant suite au célèbre festival de Cannes, nous levons le rideau sur une veine créative des plus actives depuis quelques années et que nous avions précédemment évoquée : les youtubeurs. A tout seigneur, tout honneur, nous mettons l'accent ce mois-ci sur François Theurel, alias Le Fossoyeur de films, actif depuis 2012. Sa chaîne youtube est dédiée, vous le devinez, au Septième Art. Gros plan sur un passionné du grand écran et des salles obscures.

Un passionné

C'est courant 2012 qu'un vidéaste encore inconnu, armé d'une pelle, grimé [1] en croque-mort [2] chic, le visage maculé [3] de noir, se pose devant une caméra afin de témoigner de sa passion pour les films, et notamment les films de genre : fantastique, science-fiction, western, film de série B.  Avec un ton à la fois décontracté, humoristique et pédagogue, le Fossoyeur revient sur des oeuvres marquantes de l'histoire du cinéma de genre. Des oeuvres incontournables (Blade runner, Fitzcarraldo, Le Nom de la Rose...) aux films les plus improbables (Della vita dell'amore) en passant par la chronique adolescente (récemment, le Fossoyeur a consacré une vidéo au cinéma suédois -eh non, il n'y a pas qu'Ingmar Bergman, aussi génial soit-il!-), François Theurel souligne tel aspect visuel (effet de caméra, palette de couleurs), telle dimension d'écriture ou de mise en scène, nous fait découvrir ou redécouvrir des chefs-d'oeuvre et OVNIS. Parfois, il aborde un sujet précis ou général : le héros de Blade Runner, Rick Deckard, est-il vraiment un réplicant ? Quels sont les clichés les plus fréquents du cinéma, les suites inutiles, les bons et les mauvais remakes ?  D'autres fois, il s'attache à des détails de mise en scène. Ainsi, dans les jeux de champ/contre-champ dans le très beau Au-revoir là-haut, d'Albert Dupontel (voir notre numéro de décembre 2017 : https://www.cia-france.com/francais-et-vous/sur_les_paves/s/2376-au-revoir-l-haut.html). Par ailleurs, il analyse également le jeu des acteurs, leurs mimiques, les rôles récurrents dans leurs carrières.

  L'enthousiasme du Fossoyeur s'avère communicatif : qu'il s'agisse de son format classique (une vidéo = un film ou un thème)  ou d'autres formats (retour sur un film récent, présentation de trois films d'un même genre à découvrir...). Il n'est en effet pas rare de lire, sur la page de sa chaîne, l'intervention de spectateurs qui, après visionnage de la vidéo, se sont rués sur les les films évoqués. 

 Un parcours sans faute

Fils de profs et enseignant de formation (il a enseigné quelques temps à l'Université d'Avignon),  François Theurel ne vient pas de nulle part :  cinéphile (et rappelons que "cinéphile" ne signifie pas automatiquement Nouvelle vague, quelles que soient les qualités et les limites de ce courant, ou, plus largement, film "intellectuel") averti, François, qui se destinait à une carrière universitaire, a bifurqué vers une voie nouvelle. Cette dernière lui permet de conjuguer son goût du savoir (sa culture cinématographique est tout simplement phénoménale, et va de Tarkovksy à Werner Herzog en passant par Tarantino, et jusqu'aux plus obscurs et méconnus films de genre, réussites incontestables ou nanars [4] absolus ). A l'heure où on ne parle que de ludique et de pédagogie actionnelle, le Fossoyeur cultive un ton unique, léger et incisif, auquel le public est sensible : 600 000 abonnés en moyenne. Admettons-le, François Theurel jouit d'un véritable charisme et sait intelligemment le mettre au service de son projet : transmettre sa passion.

Vivre et laisser vivre

Bien sûr, le Fossoyeur n'est pas le seul à proposer des vlogs [5]; on citera Monsieur Bobine, par exemple, qui propose également des vidéos intéressantes avec une approche un peu différente. On soulignera cependant l'originalité de la démarche du Fossoyeur, et surtout sa courtoisie exemplaire.  D'une part, il ne confond pas cinéma et cours d'éducation civique, et ne cherche jamais, contrairement à certains de ses collègues, à faire passer un message politique. Il est en effet toujours pénible de se voir faire la morale, que l'ont soit d'accord ou pas avec la sensibilité du youtubeur, et François Theurel l'a bien compris. D'autre part, il ne répond jamais de façon vulgaire aux commentaires trop critiques ou désobligeants, encore une fois à la grande différence de certains de ses collègues et concurrents. Enfin, il explicite toujours très clairement ses partis pris esthétiques et ne se prévaut d'aucune science infuse ou autorité supérieure, il suit son goût (étayé et argumenté, riche et même foisonnant) et laisse  tout un chacun se faire son opinion, en prendre et en laisser à sa convenance.

French touch et équipe gagnante

François Theurel est entouré d'une équipe de vidéastes tous plus créatifs les uns que les autres: Patrick Beau, alias Axolot, qui propose des vidéos thématiques dans le champ de la culture générale (histoire, science), Mathieu Pradalet et son loufoque et décalé Frenchfoodporn, Les brigades du livre qui tentent, comme le Fossoyeur le fait pour le cinéma, d'amener ou de ramener le public à la lecture (un public jeune, celui qui a grandi avec internet et youtube). Chacun dans son domaine  s'efforce de communiquer sa passion et de susciter l'appétit du public. Il n'est pas rare que les membres de cette équipe élargie travaillent ensemble, faisant des apparitions dans les vidéos de leurs collègues. Il en résulte une ambiance bon enfant, pétrie d'une véritable camaraderie qui rapproche les passionnés.

 

Les petits plus des vidéos du Fossoyeur sont multiples  :

Mais alors, pourquoi lui ? Pourquoi privilégier Le Fossoyeurs de films ? Soyons français : place à un plan en trois parties !

A/ Prima, la musica (d'abord, la musique) !

*C'est le petit plus de François ; il compose sa propre musique pour ses vidéos et a même consacré une chaîne à ses créations, Dead Watts. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il se défend bien pour un amateur :   https://www.youtube.com/watch?v=mrGtedULQOk

B/ Cinéma équitable

*Un partenariat avec le Pandora, le cinéma d'Avignon, ville de résidence de François. Le cinéma avignonnais profite ainsi de la notoriété du vidéaste et se voit valorisé. Quant au youtubeur, il évolue dans son élément et gagne encore en légitimité : son travail ne se "limite" plus à concevoir ses vidéos  dans sa petite fabrique personnelle.  Une fois encore, aucun discours sur l'ouverture, le désir de travailler avec les autres, ce qu'il conviendrait de faire ou pas : François agit. https://www.youtube.com/watch?v=_uyLoWZoxAU&t=3555s 

C/ Il était une fois...

*Un travail d'écriture et de mise en scène de plus en plus professionnel au fil des vidéos. Le travail sur ses dernières vidéos, celle consacrée au Dracula de Coppola et l'autre sur le cinéma suédois trouvent un ton tellement juste, et offrent une telle richesse qu'on imaginerait bien le Fossoyeur passer le cap de la vidéo à thème pour l'écriture et la mise en scène de fictions pures et simples. Il semble que ce soit dans les cartons [6]. Le personnage même du Fossoyeur vit ses dernières aventures, de l'aveu de son créateur, et devra à terme laisser place à autre chose. De quoi cette nouvelle matière sera-t-elle constituée, on ne le sait pas encore avec précision. Mais on peut faire confiance à François Theurel pour trouver de quoi nous captiver.

 

Le mot de la fin  (provisoire)

N'oublions pas que la France est le pays d'Alexandre Astier [7] et d'Albert Dupontel. Les talents de tous âges et les profils véritablement novateurs et productifs ne manquent pas. La vieille France est loin d'avoir joué tous ses atouts. Un renouveau de la BD était déjà venu de France, à la toute fin des années 90 ; les BD dites "indépendantes" des Sfar, Blain, Trondheim, Dadiv B. et autres, avaient donné une impulsion nouvelle et créé de nouveaux standards. Un artiste tel qu'Alexandre Astier présente tous les atouts d'un nouveau maître de la fiction. Quant à François Theurel, dernier arrivé -pour le moment-, il n'est encore qu'au début d'un travail de création qui s'annonce fécond pour les années à venir.

 

© Olivier Dalmasso  - Centre International d'Antibes

 

Notes

[1] déguise

[2] assistant funéraire s'occupant des défunts

[3] taché

[4] mauvais film

[5] contraction de blog et vidéo

[6] en préparation

[7] créateur de la série à succès Kaamelott, mais aussi de L'exoconférence, spectacle bâti autour de sa passion pour l'astronomie

 

 



 

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