Littérature

Les mots étaient des loups de Vénus Khoury-Gata

Pour célébrer la 20ème édition du Printemps des Poètes qui vient d'avoir lieu, nous proposons ici "Les mots étaient des loups" de la grande poétesse libanaise Vénus Khoury-Gata. Qu'il s'agisse du Français pied-noir Jean Sénac, du Kabyle Jean Amrouche ou du désormais oublié Mohammed Khair-Eddine, poète et romancier marocain auteur des récueils Corps négatif et Soleil arachnide, on ne compte plus les talents du Maghreb ou du Moyen Orient qui ont choisi le français comme langue littéraire. Bien loin de se recroqueviller, ils ont su assimiler le français jusqu'à l'excellence. Vénus Khoury-Gata s'inscrit donc dans une veine littéraire de haute volée. Nous vous proposons de découvrir son dernier recueil de poèmes paru en 2016.

Vénus Khoury-Gata "Les mots étaient des loups" - Paru en février 2016, éditions Poésie/Gallimard

Libanaise installée à Paris depuis des décennies, Vénus Khoury-Ghata possède la double culture, libanaise et française, et maîtrise le français aussi bien que l'arabe. C'est dans cette première langue qu'elle écrit ses romans et poèmes. Surtout connue comme romancière à succès, elle est aussi une grande poétesse qui a su se hisser au niveau des  plus grands .. Et, si elle demeure moins connue que son célèbre homologue et compatriote, Khalil Gibran, elle n'en reste pas moins une immense plume et les illustres éditions Gallimard la considèrent comme tel puisqu'elle est le seul auteur vivant publié dans la  prestigieuse collection NRF de Gallimard, aux côtés de René Char et de William Blake.

Les mots étaient des loups... Sous cet étrange titre, redoutable et fascinant, se cache sa dernière compilation de recueils de poèmes de Vénus Khoury-Ghata. Le lecteur sera saisi de constater à quel point l'écriture des ces différents recueils, distants parfois de plus de vingt ans, laisse apparaître une cohérence, un fil rouge qui ne dévie jamais.

Une vocation littéraire

Dans une interview, Vénus raconte comment elle avait, enfant, était terrifiée par son oncle, qui refusait qu'une fille accède à l'éducation et au savoir; elle le revoit saccager le contenu de son sac d'écolière. Cette fureur fait écho à celle du père, cherchant à brimer son fils et son goût de l'expression littéraire. "Ton père entreprit une guerre contre tout ce qui avait douze pieds" écrit-elle dans un roman, Une maison au bord des larmes p.52.  Une guerre contre le savoir. Une guerre contre l'inspiration et la poésie. Et contre la honte d'avoir deviné son fils homosexuel - mais aux yeux du père, il aurait été aussi scandaleux de fréquenter  "une négresse"-. De nombreuses tensions, des conflits de plus en plus violents débouchèrent sur l'internement du frère adoré qui finira par dépérir, coupé de sa famille comme de la création littéraire. L'oeuvre littéraire sera cependant poursuivie - et avec quel éclat !- par la soeur, Vénus elle-même, comme si la muse avait trouvé un nouveau réceptacle.

 Il y a donc un grand tourment à l'origine de cette "vocation". Sans doute les heurts de la vie l'ont-ils précipitée, faisant éclore prématurément son talent. Ce traumatisme, l'ambiance de la maison familiale, la rudesse du climat du village de montagne où vivait la famille, tout cela irrigue la poésie de Vénus Khoury-Ghata au travers de laquelle elle  restitue un passé encore vibrant. 

Aucune trace de cérébralité, dans l'écriture de la romancière - en quelque sorte, c'est l'anti-Duras-. La simplicité apparente de l'écriture, sa fluidité, révèle un immense travail de créateur, patient, obstiné, constant. Le lecteur naïf n'en verra rien, et c'est heureux car tel est le but. Celui qui se sentira plus au fait de la création littéraire appréciera à un autre niveau. Le matériau de base du travail de l'auteur, ce sont les éléments de la vie quotidienne, comme chez Giono. Bien sûr, ces éléments sont dépeints par une sensibilité aiguë et un sens de l'écriture hors du commun. Mais même sans se soucier de cela, on entre sans difficulté de plain-pied dans le monde de la poétesse et romancière. Car cet auteur libanais écrit de la prose poétique et de la poésie narrative. On peut même poser côte à côte Une maison au bord des larmes et le recueil Les mots étaient des loups et passer de l'un à l'autre sans à-coups, avec naturel. Ce qu'un tel résultat doit coûter comme effort reste malaisé à évaluer. Mais pour le lecteur, quel régal ! Quel plaisir que cette absence totale d'artifice ! Aucun désir de convaincre, de démontrer, de prouver quoi que ce soit, aucun militantisme d'aucune sorte. L'art de l'écriture se suffit à lui-même.

Entre deux langues

"Comment pleurer dans une langue qui n'est pas la tienne ? " autre poème cité lors d'une intervention sur TV 5 monde https://www.youtube.com/watch?v=k02MWjeonHA , telle est la question posée par la poétesse. Elle explique comment, sous le français, l'arabe lutte afin de se frayer un chemin, sa musicalité propre se coulant dans la syntaxe française, dans le creuset de l'écriture. Peut-être peut-on y voir une réaction à ce que l'auteur appelle le "quasi analphabétisme" de sa mère, jamais véritablement capable de parler correctement l'une ou l'autre des langues, naviguant entre les deux. Sa fille, elle, riche du savoir scolaire et portée par son inspiration, tient la barre entre ces deux mers, et sait comment naviguer sur ses flots, car "que savons-nous des alphabets qui n'ont pas résisté à la montée des eaux ? " p.127

L'auteur lui-même nous éclaire à ce sujet dans une interview : "Je continue de vouloir mettre ces deux langues dans le même moule, dans la même phrase "

https://www.youtube.com/watch?v=-gChsrkbbww

"Je n'arrivais pas accepter que "bahar", qui contient beaucoup d'eau devienne "mer", que "shajara", qui contient beaucoup de feuilles, devienne "arbre", [...] j'aurais voulu écrire le français de droite à gauche, mais j'ai fini par faire la paix avec cette langue, par les mettre l'une dans l'autre".  L'intelligence créatrice de la poétesse, la nécessité de donner corps à son expression, le désir de trouver la note juste l'ont menée sur le sentier d'une alchimie heureuse. Ainsi, la lettre Aleph devient une "baguette de sourcier", p.127  "Sine" est "louche percée qui repêche les étoiles" p.128 . En chantant la musicalité de l'alphabet arabe -et les images qu'elle convoque- en français, la poétesse devient un mage qui n'a rien à envier à Rimbaud.

Les mots étaient des loups. Un monde tragique

Le linge qui sèche dehors, le "sang des grenadiers", souvenir obsessionnel de son enfance, telle qu'elle la relate dans Une maison au bord de larmes , le cerisier, le pommier, le vent...Tous les éléments se conjuguent dans les textes de Vénus  Khoury-Ghata. Il ne faudrait au passage pas voir dans ce "chant de la terre" l'apanage de la seule poésie du Moyen-Orient. Malgré tout, l'eau et la pierre remplissent dans tout pays méditerranéen un rôle essentiel à la fois dans le quotidien et aussi, bien sûr, dans l'imaginaire. Pour le dire avec les mots du grec Odysséus Elytis, "beaucoup d'oliviers, mais peu d'eau, pour quelle te soit comme un dieu" (Le Loué soit, p.56).  "Seule l'eau a sa confiance [la confiance du soleil], elle seule fait parler le jonc p.138 renchérit la poétesse libanaise. Le rapport entre l'eau, le soleil et la terre peut s'avérer conflictuel comme complémentaire mais tous trois font partie d'un tout. Et ce tout, c'est le monde que chante Vénus Khoury-Ghata dans ses romans et ses poèmes, un monde où les éléments se répondent. Un monde où règne une sensualité  omniprésente. L'arbre de la cour de la maison, les odeurs de lessive, la routine de la mère, la sévérité du père, les cyprès (parfois comparés à des crayons), les sens sont sollicités en permanence.

  Sous la plume de la poétesse et romancière, le monde de sa jeunesse reprend vie comme s'il n'avait jamais pris fin. Ce monde nous est directement accessible : Vénus Khoury-Ghata nous accorde la grâce de faire partie des grands écrivains faciles d'accès, à l'image d'un Italo Calvino, d'un Hemingway ou d'un Kundera (l'écrivain italien Elena Ferrante a fait son entrée dans ce domaine, avec sa magnifique L'amie prodigieuse).

  On entre dans son écriture sans effort, comme portée par la confidence d'une vieille amie, d'une voix déjà familière. Tout nous semble déjà connu -mais peints et chanté d'une matière absolument unique. Le tragique comme le comique, le grandiose et le trivial sont sans cesse mêlés. Et donnés comme un éclat, un révélation. Mais avec naturel, avec une impression de spontanéité et de vérité qui trahissent le grand écrivain. Rien d'apparemment complexe, rien d'hermétique dans son écriture : on y pénètre sans difficulté aucune. Tout est donné et, bien sûr, tout y est intense, violent, même – et ce, à chaque ligne !

Un monde minéral : le sang et la pierre

"Aux femmes vieillies dans les abris

On construit un pays au-dessus du  pays

Des maisons qui tournent le dos aux vagues qui défonçaient les portes

Traînaient par les cheveux celles qui s'accrochaient à leurs cris." p.271

"Seule l'eau a sa [celle du soleil] confiance, elle seule fait parler le jonc " p.138

"Le soleil devenait précaire" p.198

Le sang des grenadiers, ces grenadiers qui poussaient dans la cour de la maison familiale, ne cesse de couler, telle est l'image -fréquemment évoquée dans Une maison au bord des larmes, qui hante les souvenirs de l'écrivain. Le monde que décrit Vénus Khoury-Ghata semble sans cesse menacé par l'érosion : même la  lune y "maigrit à vue d'oeil" p.102. Quant au tragique,  il est toujours teinté d'humour. Qui pourrait jurer que cette lune-là demeure celle que nous connaissons, qu'elle va renaître ? On ne sait jamais de quelle source proviennent les eaux qui traversent les poèmes, pas davantage où elle vont. Et rien n'assure que ces dernières ne pourraient pas se tarir, disparaître comme elles sont venues. Après tout, "la pluie avait peu d'adeptes, à l'époque" écrit-elle p.132. Le sourire qui plane dans la formule n'éclipse en rien la sensation de fragilité à laquelle le soleil lui-même est sujet : "le soleil devenait précaire"  p.198.On pourra y voir les spectres de la guerre qui, pendant 25 ans a déchiré le Liban. On y trouvera plus sûrement encore une écho de la condition humaine :"un soleil digne de ce nom meurt seul." p.248

Notre époque aime à se gargariser avec "la géographie de l'intime": nos petits soucis, nos traumatismes d'enfance, nos penchants, etc...On oublie que cette "géographie" ne prend son sens que si elle parvient à s'inscrire dans le cadre, plus vaste, de l'universel. Il ne suffit pas de parler de soi pour faire oeuvre littéraire, il faut trouver le ton juste non seulement pour que chacun puisse s'y reconnaître mais aussi et surtout pour que le travail de l'écriture permette que l'on parle d'art.

Vénus Khoury-Ghata respire l'amour de l'écriture. A plus de 80 ans, celle qui se décrit comme "un tâcheron de l'écriture" poursuit sans relâche son travail. En 2016, elle a publié Les derniers jours de Mandelstam, un texte qui s'attache à retracer les derniers moments , tragiques, du poète russe.

 Laissons le mot de la fin à la poétesse elle-même : "Tu comptes ta vie en livres lus / En quelle monnaie rétribues-tu l'insomnie des murs?" p.186

 

© Olivier Dalmasso   - Centre International d'Antibes

 

 

   L'auteur sur TV 5 Monde https://www.youtube.com/watch?v=k02MWjeonHA

  Tous les poèmes sont extraits de Les mots étaient des loups

 

 

 

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