Edito du mois

Télévision : les séries françaises. Seconde partie : De l’Histoire au film d’espionnage

La comédie n’est pas le seul genre à avoir engendré des succès, le polar, le thriller, ou encore le registre historique ont aussi séduit le public. En effet, l’histoire reste un domaine très apprécié du public tricolore et étranger. Des documentaires comme Apocalypse, la Seconde Guerre mondiale (2013) réalisés par Isabelle Clarke et Daniel Costelle et proposés en une série de six films de 52 minutes (dont le narrateur est Mathieu Kassovitz) retraçant l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, de ses origines à la fin de la guerre, ont connu une audience record avec 6,5 millions de téléspectateurs lors des premiers épisodes. Quant à la diffusion des deux derniers épisodes, elle a été suivie par près de 8 millions de personnes. Diffusés dans plus de 165 pays depuis leur sortie jusqu'en mars 2014, ces documentaires auraient été vus par près d'un milliard de personnes, selon leur réalisateur… La série regroupe des documents d'époque connus ou inédits et relate les grands événements de la guerre, basés sur des images d'archives restaurées et colorisées. Elle est dédiée à toutes les victimes de tous les totalitarismes…

Seconde partie : De l’histoire au film d’espionnage

Côté histoire

La seconde guerre mondiale a encore le vent en poupe

Une des séries qui a le plus captivé le public français a été Un village français (depuis 2009). Elle a été créée par Frédéric Krivine (scénariste), Philippe Triboit (réalisateur) et Emmanuel Daucé (producteur) et diffusée d’abord sur France 3, puis sur France 5, TV5 monde, en Corée du Sud, en Suède… L'historien Jean-Pierre Azéma, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, en est le conseiller historique. Cette histoire retrace la chronologie de l'Occupation allemande dans une petite sous-préfecture fictive du Jura, Villeneuve, bouleversée par l'arrivée de l'armée allemande. L'occupation de la France vient de commencer pour durer quatre ans pendant lesquels nous partageons le destin de gens ordinaires : Daniel (joué par Robin Renucci), Hortense (Audrey Fleurot qui est aussi un personnage central dans la série Engrenages), Marcel, Marie, Raymond, Jeannine, et bien d'autres, vivant dans un monde où la peur, la faim et le danger sont devenus quotidiens. Cette fiction, particulièrement intéressante pour son approche, tient en haleine le spectateur placé, immergé, au sein de la population civile. elle suit, au cours des saisons, l’évolution de chacun des personnages qui se révèlent au fur et à mesure que l'humanité, le courage, mais aussi les secrets, les failles, et les mensonges apparaissent. 

Les rois de France cartonnent

Si Paris a sa série, Versailles n’est pas en reste. Prenant l’univers de la cour de Louis XIV pour contexte, cette série télévisée historique et fictionnelle franco-canadienne a été créée par Simon Mirren et David Wolstencroft, et diffusée depuis le 16 novembre 2015 sur Canal plus.

Cette version très librement adaptée de la réalité historique afin de séduire son public a réussi à dépasser les Revenants (série thriller vendue dans 117 pays) ou encore Braquo (série policière vendue dans 115 pays) en étant rachetée par 135 pays. Décidément, le rayonnement international de la cour de Louis XIV n’en finit pas de nous surprendre. Heureusement car, comme à Versailles en son temps, quand on aime on ne compte pas :  le budget accordé est de 27 M€ par saison ! Pour nous, républicains dans l’âme, se dire que ce sont des aristocrates qui nous font champion tricolore, quel sacré coup du sort ! https://www.youtube.com/watch?v=Du2OaaTjgkw

Côté journalisme

La série Kaboul Kitchen est basée sur l'histoire vraie du journaliste de Radio France Internationale (RFI), Marc Victor, qui a tenu un restaurant réservé à une clientèle d’expatriés français à Kaboul de 2002 à 2008. Un lieu réputé festif où l’alcool était servi dans un pays pourtant musulman rigoriste. De cette histoire a été tirée une comédie (qui rappelle l’esprit de la série américaine M.A.S.H.). Gilbert Melki, connu pour ses rôles comiques , dont celui  dans La vérité si je mens, incarne le patron de l’établissement. Simon Abkarian, moins coutumier des comédies, compose un seigneur de la guerre aussi pénible qu’exubérant. Grâce au succès des deux premières saisons, la chaîne en a commandé une troisième, malgré le départ de Melki, avec pour tête d’affiche Stéphane De Groodt.

Côté religion

Et oui, la série Ainsi soient-ils (depuis 2012 diffusée sur Arte et créée par David Elkaim, Bruno Nahon, Vincent Poymiro et RodolpheTissot ) met en scène cinq hommes aux parcours différents qui entrent au séminaire des Capucins à Paris pour devenir prêtres. Elle a obtenu deux prix pour la meilleure série au festival Série Mania en 2012 et 2014. On suit leurs chemins intérieurs confrontés à une réalité difficile à gérer. Comment résisteront-ils aux assauts du destin avec leurs convictions et leur foi ?

Côté Sciences

Il était une fois la vie, créée par Albert Barillé, parcourt l’histoire du corps humain racontée aux enfants (franco-japonais, italien). Le compositeur de la musique , Michel Legrand, est connu pour avoir dirigé les musiques de films comme Un homme et Une Femme, les Demoiselles de Rochefort). Une manière ludique et astucieuse pour aborder des sujets complexes et découvrir le corps sans complexe ni tabou. 

Si les plus jeunes peuvent ainsi s’instruire, ils préfèrent cependant les séries d’animation. Indiquons à ce sujet que l’influence de l’animation japonaise reste d’actualité tout comme celle des mangas en BD et des jeux vidéo tels Zelda ou Super Mario sur la conception de personnages et de thématiques.

Côté animation pour les tout petits

Lastman (depuis 2016 Richard Aldana, un jeune boxeur, se retrouve avec la gamine de son meilleur ami sur les bras. Mais la petite Siri est traquée par les membres d'une secte de fanatiques qui croient à l’existence de la Vallée des Rois, un monde de légendes dont elle serait la clef. Adaptation de la BD de Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville éditée chez Casterman.

Kaeloo (depuis 2010) s’adresse surtout aux enfants. Le personnage principal, dont le spectacle porte le nom est une petite grenouille douce et imaginative mais instable émotionnellement, qui recherche toujours des jeux pour d’amuser avec ses copains.

Côté animation pour les plus grands

Il y a Miraculous, les aventures de Ladybug et Chat Noir (depuis 2015), une série télévisée d'animation franco-coréano-japonaise créée par Thomas Astruc, produite par Jérémy Zag. La série a été achetée dans 120 pays. L’histoire se déroule à Paris où vivent Marinette Dupain-Cheng, 14 ans, en apparence une jeune fille ordinaire dont les parents sont  boulangers, et Adrien Agreste, jeune mannequin de 14 ans, fils du célèbre créateur de mode Gabriel Agreste (surnommé « le roi de la mode »). À la moindre menace, ils se transforment en Ladybug et Chat Noir, formant un duo de super-héros protégeant Paris des akumas, des papillons maléfiques qui transforment les gens en super-vilains.

Les super héros envahissent nos écrans dont le public cible reste assez jeune. Par ailleurs, les flics ordinaires (gendarme, commissaire, détective privé…) ces héros et anti-héros ordinaires captivent le public qui semble sensible à ces personnages plus fragiles, plus complexes  auxquels il est plus aisé de s’identifier.

Côté intrigues policières de toutes sortes

Une série à succès fait le trait d'union entre Histoire et enquêtes policières, il s'agit de Nicolas le Floch adaptée des romans de Jean-François Parot. elle est programmée de Nicolas Le Floch.png puis 2008 sur France 2 et,  à l'étranger, est diffusée en Russie, aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine, en Afrique et au Japon. Nous sommes au XVIII siècle, sous le règne de Louis XV et au tout début de l'enquête policière moderne utilisant indices, recoupements et anatomie,   menée par Nicolas le Floch, le jeune marquis de Ranreuil, commissaire de police au Châtelet  Jean-François Parot se délecte à nous immerger dans ce siècle des Lumières avec  ses décors, ses costumes et une langue française d'antan. Chaque épisode nous invite ainsi à nous intéresser aux mœurs de l’époque. Si l’histoire de France fascine, les faits divers demeurent aussi une source d’inspiration.

Côté polar

Citons tout d’abord le rôle joué par la réalisatrice Josée Dayan.  Elle fait partie des personnalités du petit et grand écran. On lui doit des œuvres majeures  pour la télévision (1998 le Comte de Monte Cristo). Ses téléfilms de qualité ont su convaincre assez tôt des acteurs célèbres  (Gérard Depardieu, Jean Rochefort) et elle poursuit sa réussite avec des adaptations télévisées des polars de l’auteur Fred Vargas (Sous les vents de Neptune en 2008 avec Jean-Hugues Anglade dans le rôle de l’officier ténébreux Adamsberg). En 2017, elle lance une série policière Capitaine Marleau (2017) dont le personnage féminin est assez excentrique et hors des clichés convenus (interprété par la remarquable et si drôle Corinne Masiero). Le foisonnement de séries policières est impressionnant. Nous avons retenu les plus singulières qui ont marqué tant par leur qualité que leur succès.

Du côté de lexploration du système judiciaire

Engrenages, créée par Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin, est conçue sur le modèle des "procedurals" américain del The Wire, visant à rester au plus près du quotidien et de la réalité du terrain des enquêteurs. C’est Canal plus qui la lance en 2005. Son exploit est d’avoir su dépeindre toute la chaîne judiciaire impliquée dans une affaire policière et nous intéresser à chaque personnage construit comme un rouage clé de l’ensemble. Ainsi, on retrouve les archétypes du flic borderline, du juge intègre, du procureur ambitieux et de l’avocate sans scrupules campée par Audrey Fleurot, depuis déjà 6 saisons ; la dernière révèle les fêlures de ces héros en soulignant les dérives d’une société et les failles d’un système. Elle est un des exemples qu’a adopté la production en s’inspirant des programmes américains haut de gamme, signés notamment par la chaîne HBO. Engrenages a été saluée par la critique internationale et a reçu un Emmy Awards en 2015 comme meilleure série dramatique, sans compter de nombreux autres prix dont meilleure série francophone de télé au Festival de Polar de Cognac en 2015. 

La sécurité intérieure et internationale

Le réalisme est aussi de mise au niveau de la politique et des affaires internationales avec la remarquable série d’espionnage Le bureau de Légendes créée par Eric Rochant, lancée en 2015. En effet, elle s'appuie sur des témoignages réels d'anciens espions et s'inspire d'événements contemporains, se concentrant sur le quotidien et les missions d’infiltration des agents au sein de la Direction générale de la sécurité extérieure de la France (surnommée la DGE). Ce Bureau gère la formation et la gestion des agents de couverture (opérant sous légende, d’où le titre) sur des missions de longue durée dans des zones d'intérêt français, particulièrement en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Un de ces personnages phares surnommé Malotru va déjouer les codes de la procédure en utilisant ses identités à des fins personnelles. Bien évidemment, les événements tragiques qu’a vécus la France étaient en relation directe avec les préoccupations relatives à la sécurité et des dangereuses conséquences que cela peut impliquer sur la paix internationale. https://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19551583&cserie=17907.html

Les sueurs froides du thriller et du fantastique

Tout en gardant le réalisme de terrain, Jour Polaire, série franco-suédoise créée par Mans Marlind et Bjorn Stein (lancée en 2016 par Canal plus) a su convaincre les téléspectateurs. Suite au meurtre d’un citoyen français à Kiruna, une ville suédoise de l' arctique, la capitaine française (jouée par Leila Bekhtri) va devoir mener l’enquête aidée par le procureur Anders Harnesk. C’est une coproduction franco -suédoise lancée par Canal Plus et qui souligne cette volonté de s’allier à d’autres pays européens pour réaliser une série. Une ambiance étrange où la lumière à peine diffuse et feutrée du cercle polaire pèse sur le moral des personnages comme sur le récit évoquant l’atmosphère du thriller avec Al Pacino Insomnia de 2002. https://www.youtube.com/watch?v=BP3H0yqOlOY
Une autre série aux accents plus fantastiques , les Revenants, imaginée par Fabrice Gobert et diffusée en 2012 (encore sur Canal plus), est adaptée du film éponyme de Robin Campillo de 2004. A l’écriture, il est aidé par l’auteur Emmanuel Carrère (Limonov en 2011…) et la réalisatrice Céline Sciamma (Bandes de filles en 2014…). Cette série a été tournée en Haute- Savoie et le barrage (qui joue un rôle important) est celui de Tignes . Pour sa première saison elle a su attirer plus d'1,4 millions de spectateurs et elle a reçu un très bon accueil international. Un scénario assez sobre et une mise en scène épurée qui soulève une angoisse diffuse nous livrent ces personnages de revenants qui veulent reprendre leurs vies là où ils l’avaient laissée. De nombreux prix ont salué cette création en 2013 dont le Globe de Cristal pour la meilleure série, Prix du Syndicat de la critique de cinéma et des films de télévision, Prix Export TV France international, l’International Ammy Award et tant d’autres…https://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19516659&cserie=4138.html

 

Quel chemin parcouru des Brigades du Tigre à Engrenages ! Et oui, la télévision change elle aussi tout comme notre société et son public. Grâce à cet état des lieux, nous réalisons que tous les domaines sont explorés et que dans l’industrie du film, qu’il soit du cinéma ou de la télévision. Aujourd'hui plus qu'hier,  il est difficile de pouvoir réaliser ce que l’on souhaite sans investissement. Si le financement n'est pas gage de qualité,  il reste le nerf de la guerre pour accroître les chances d'avoir une production audiovisuelle intéressante capable de convaincre un large public tant français qu’international. Les pouvoirs publics en sont conscients qui, à travers le Centre national du cinéma et de l'image animée, s'emploient à créer un environnement favorable à cette expression artistique.
Souhaitons que cette fougue créatrice ne s’éteigne pas et que la qualité restera au cœur des préoccupations des producteurs et réalisateurs. Nombre d'acteurs vont donc de plus en plus se tourner vers ce genre télévisé longtemps perçu comme secondaire en France et, d’autre part, le public lui-même est enfin sorti d’un certain snobisme qui peinait à avouer son engouement pour une série, souvent associé à futilité, niaiserie. Laissons donc tomber ces vieux clichés et attelons-nous avec un choix aussi varié à enfin y trouver notre bonheur !

 © Muriel Navarro – Centre International d'Antibes

 

Première partie décembre 2017 : La comédie sous toutes ses formes

 

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